Slow Design par Loïc Delafoulhouze

Loïc Delafoulhouze, Directeur de Création Associé de l’agence Lonsdale Western, a écrit un billet d’humeur sur l’apologie de la lenteur… Loin d’être rétrograde, sa réflexion, que je partage pleinement, est symptomatique de notre époque… et tellement réaliste !

Je vous relaie ci-dessous l’article paru dans le La Lettre du Club Enseigne & Innovation du mois de Décembre 2013.

« On vit une époque formidable. Dans un siècle ou deux, on pensera à notre génération en disant : ces gens-là ont vécu une véritable révolution, le monde n’ayant jamais changé aussi vite qu’à la croisée des siècles 2.0 et 2.1 (c’est comme ça qu’on comptera, au siècle 2.3). Des écrans nous ont poussé au bout des doigts et la lumière nous envoie des images tout en éclairant nos produits. Dingue.

Aujourd’hui, avant même d’avoir commencé un projet, il faut qu’il soit déjà fini, et pour ça on nous a doté d’un super outil : internet.

Voilà un outil aussi extraordinaire qu’aliénant. Grâce à internet, on sait tout. Tout le monde sait tout sur tout et sur tous. Pas d’ironie là-dedans. C’est bien la vérité. La connaissance est à un jet de souris et l’information n’a jamais transité aussi vite. Car en effet, voilà un des effets les plus spectaculaires du web : la vitesse.

On transfère des images, des vidéos, des plans, des données de toute sorte, en un pet de mulot. Au siècle dernier, dans les années 90, il fallait quelques jours avant que notre client ne prenne connaissance de nos créations. Cette bonne vieille poste nous aidait à souffler. Le dossier était envoyé ? On pouvait renverser son siège en arrière, s’allumer une cigarette, souffler la fumée sur son collègue, et attendre que le téléphone sonne. Aujourd’hui, la charrette s’est transformée en vaisseau spatial. À peine la touche enfoncée que le client appelle et demande des changements. Cette vitesse dans les échanges a profondément transformé le monde du travail. Certes, il y a bien une dose de crise financière, là-dedans, certains évoqueront les 35 h, mais le vrai responsable, c’est internet. Pour ceux qui ont connu l’avant et l’après, c’est difficile à nier, n’est-ce pas ?

Je suis le premier web addict. J’aime les apports extraordinaires de cette connexion mondiale et stratosphérique de nos vies humaines. Vraiment. Je pense même que cette « explosion » (à l’échelle du développement humain, de Lucy à nos jours) va aider le monde à trouver les ressources de se sauver de lui-même. Mais nous n’en sommes pas là. En attendant, j’ai un peu la désagréable impression que nous courons tous comme des canards sans tête, et qu’un petit coup de frein ne nous ferait pas de mal.

Le quotidien du cadre, entrelardé de mails incessants, lui interdit toute concentration d’une durée supérieure à quelques minutes. Impossible aujourd’hui de creuser un sujet en profondeur. Sous prétexte d’efficacité, l’intelligence des cadres est malmenée et ce n’est pas forcément une bonne idée que de les secouer comme des pruniers pour en tirer le meilleur. Ils ne donnent pas de prunes. Ils risquent même (et les cas s’accumulent autour de nous) de succomber au burn out.

Alors voilà. Je profite de cette tribune pour faire l’apologie de
la lenteur et je réclame qu’on réintroduise le goûter de quatre heures. Ou qu’au minimum, on essaye tous ensemble de prendre conscience que l’efficacité ne se cache peut-être pas où les actionnaires le croient (Vite ! Vite !). Sans quoi nous risquons tous à notre tour de finir comme le canard précité. Lequel canard, inutile de le préciser, finit par s’écrouler, et n’a aucune chance de connaître le siècle 2.2. »

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